« GHIZZA, A TOMBEAU OUVERT » L’ANTI « FADI MILAT »

Même averti, se « défaire de tout », Ghizza désarçonne et surprend agréablement son lecteur. Agréable à lire, style épuré, pour un premier roman, Faïza Soulé youssouf a su imposer son univers. Un monde dans lequel, par des mots simples, elle nous entraîne et parfois se perd dans une « profonde introspection » révélatrice de l‘«indifférence envers des « valeurs » prônées par une société », un « monde et ses convenances ». Un espace dans lequel des paumés s’avèrent plus lucides que les présumés doués de raison. Une vraie déclaration de guerre à « Fadi Milat » qui maintient le peuple dans le « ghizza », dans l’obscurantisme. Pourtant, « face au créateur, seule la vérité compte. Le reste n’est rien ».

Conservateurs s’abstenir

Se « défaire de tout » en abordant Ghizza c’est peu dire. De toute façon, même averti, le lecteur tombe dedans, les deux pieds joints. Une narration vivante, dynamique, une histoire bien ficelée, et un univers original, insolite assurent intérêt, dépaysement et nouveaux territoires. La publicité mensongère, faisant de ce roman une œuvre pornographique confirme l’affranchissement du qu’en dira-t-on au profit de la vérité, de l’authenticité. Elle révèle aussi le conservatisme d’un « peuple bien-pensant ». Même si trois pages pour décrire une scène qui n’a aucune incidence sur la suite du récit semblent superflues.

Est-il nécessaire de rappeler ici la définition d’un roman, pour comprendre que Ghizza est une « œuvre d’imagination en prose dont l’intérêt est dans la narration d’aventures, l’étude de mœurs ou de caractères, l’analyse de sentiments ou de passions ?» (Le Larousse). Et de narration l’auteure a pris le parti pris d’un « je » qui induit certains en erreur, confondant avec une facilité déconcertante la narratrice à l’écrivaine. Un « je » qui, par des mots simples, ceux de tous les jours et de Monsieur et Madame tout le monde, prend la main du lecteur pour le promener dans un univers surréaliste, authentique, morbide et de combats.

Ghizza, un hymne à une liberté assumée

Par un style d’écriture qui se rapproche de l’Etranger d’A. Camus, phrases courtes, rythmées et très captivantes, la narratrice se livre à une introspection subtile, analyse les tares d’une société dans laquelle elle demeure étrangère, jusqu’à tutoyer la folie, tellement la normalité se confond à l’absurde.

Pour saisir cette part de vérité, il faut suivre la quête de « Sans-Nom » dans son combat de survie. Elle « l’incomprise », condamnée à la « solitude, à défaut d’être comprise », victime de son « indifférence envers les « valeurs » prônées par (une) société » dans la quelle « on ne pose pas de questions ». Où « tout ce qui les intéresse, c’est le comment, le paraître ». Où « l’unique fondation d’un mariage n’est pas l’amour, mais l’or ». Puisque même « l’honneur s’achète ». « De toute façon, l’injustice se confond avec la justice, la morale à l’ignominie… » Et « les femmes d’ici ne sont pas libres ».

Alors quand sa famille veut la marier à un inconnu, l’instinct de survie se réveille. 
7 jours « pour écrire l’histoire de sa vie ». D’où la virée à la plage avec l’expérience d’un corps à corps charnel avec le « beau Jacob », se réapproprier son corps, les visites aux cimetières et demeure du « Fou » l’excursion au « palais », à « la médina », tous ces lieux qui lui tiennent à cœur avant de perdre sa liberté définitivement.
La suite ne se raconte pas. Elle se lit, se délecte. Le dénouement de l’histoire, une merveille. Une belle déclaration d’amour à une liberté pleinement assumée.

Pour un premier roman, c’est une entrée remarquable. Malgré une mise en place du décor tardive, des personnages à peine esquissés, une monologue qui parfois filait à l’horizon vers des contrées très éloignées du sujet, Ghizza lève le voile sur une certaine hypocrisie de la société comorienne et le fait tout en finesse, enrobé de jolis mots.

Le mieux c’est de le découvrir et vous faire votre opinion. D’ailleurs, c’est le message du livre : « J’aurais dû fuir ce carcan, aller voir d’autres horizons ».

Idjabou BAKARI

COMORESplus

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