iz9yibst[1]Le vendredi  4 octobre, à l’hôpital Georges Pompidou, à Paris, s’est éteint le grand fiscaliste comorien en la personne d’Elamine Turqui. C’était un homme simple, pointu dans son travail, très structuré et qui a donné un sens à l’administration fiscale. J’ai connu l’homme en 1989, lorsque je suis rentré aux Comores pour m’installer la première fois. Apres avoir rendu visite à mon pote OUBEID, à l’époque DGA des douanes, on est passé voir  un autre pote Abdou ISSA, avant d’atterrir dans le bureau d’Elamine Turqui que je ne connaissais pas.

A son entrée au bureau j’étais épaté par son organisation, le classement de ses dossiers, l’aménagement de son bureau, bref je me trouvais comme en Europe. Je n’ai pas m’empêcher de lui poser la question toute bête où avez-vous fait vos études ? En France, m’a-t-il répondu. C’est alors que je me suis retourné à mon pote, tu vois, tu dois prendre exemple sur Elamine pour ton bureau et tu diras à Abdou Issa que ce n’est pas comme ça que l’on tient un cabinet ministériel.

A peine tu viens et tu commences à donner des ordres ! Non, je fais des remarques par rapport aux hommes d’expérience et de compétence. Je te fais une confidence OUBEID, ce service est celui que je hais le plus dans ma vie, et pourtant je demande si maintenant je ne vais pas changer d’avis. C’est alors qu’Elamine a coupé la discussion, pourquoi tu hais notre service ? C’est le pilier de toute l’administration et du pays pourtant…

Mes chers amis, tout a commencé un 6 septembre 1970. Je venais d’être admis au concours d’entrée en 6è et le jour de la rentrée comme toux ceux qui venaient de loin étaient admis à l’internat. Je suis arrivée l’après-midi comme tous les autres lycéens de Mbeni, avec ma cantine pleine de nouveaux vêtement du reste de mon trousseau comme on disait à l’époque. Je me suis installé au dortoir X, celui réservé aux « lapons » (nouveaux de 6è). Je descends prendre l’air et discuter avec les autres. Comme j’étais le plus petit (27Kg) avec Nassim Saindou de Mitsamiouli, nous attirions la curiosité des autres élèves.

Quelques temps plus tard, est venu le surveillant général adjoint. Un homme grand et mince, mais très autoritaire. Il me fait signe du doigt et dis : « WENDO bo TOFIKO ? » Je suis Chanfiou Ben Charafa. Mais tu n’es pas interne ! Si, je suis admis 12è au concours. Je n’ai pas dis que tu n’es pas en 6è, tu es sur la liste des externes.

Pour moi être externe, ce n’est pas suivre les cours au lycée. J’insiste je suis admis je te le jure. Viens avec moi, appelles moi Soimadou, il veut me renvoyer alors que je n’ai rien fait. Il m’amena à son bureau et devant un grand tableau, il me dit tu vois tu es bien en 6èB, mais tu es externe. Mais c’est quoi alors externe ? Tu dois repartir, dormir chez toi et venir à l’école les matins. Comment je peux faire pour dormir à Mbeni et venir au lycée tous les matins ? Entre temps Soimadou est venu et il lui expliqua la situation. Comment on va faire pour retourner chez lui, son père est parti à Mbeni. J’ai dit  est ce que vous ne pouvez m’amener avec votre voiture à Hatrovou, chez qui, chez Monsieur le ministre Ali Soilihi. Ah bon, je vais lui téléphoner.

Il appela Ali Soilihi, qui a envoyé sa voiture et son chauffeur Ahamada Mbae me chercher avec mes affaires. Adieu l’internat.

Non content de cette punition, le lendemain, je suis retourné voir le SGA, Saïd Soilihi Bafakihi. Je lui demandé pourquoi les autres sont à l’internat et moi à l’externat ! Il me répond : mais toi ton père est riche. Comment on sait que mon père est riche ? Donc écoutes, mercredi, tu iras au service de contributions directes chercher un papier appelé certificat de non imposition. Dès que tu le me le ramène je ferai le nécessaire.

Dès la sortie d’école à midi, j’ai dit à Ahamada Mbaé mon chauffeur, qu’il devait  me ramener à 2h au service  des contributions directes. A l’heure H, je me suis retrouvé devant ce bâtiment que l’on appelait l’ancien building. J’ai trouvé un homme sympathique : Mohamed Halifa. Qu’est ce que tu veux mon petit ? Je veux un certificat de non imposition. Comment s’appelle ton père : Mohamed Ben Charafa. C’est alors que j’ai vu arriver un grand homme plus imposant. Mr le ministre. Qu’est ce qu’il fait ici ce petit bonhomme. Il cherche un certificat de non imposition pour son père Ben Charafa. Mais Ben Charafa est imposable. Tu lui feras un certificat d’imposition.

Non Monsieur, je veux un certificat de non imposition. Il m’explique celui c’est pour les pauvres, mais ton père est riche. Il paie des impôts, on te fera un certificat d’imposition. Alors Monsieur, faites moi un certificat pour ma mère, car je vis avec ma mère et elle, elle est pauvre. Non, il y a un certificat par famille. Mais mon père est divorcé avec ma mère, ca on ne peut pas le savoir, mon bonhomme.

Mohamed Halifa, m’a délivré mon certificat d’imposition et depuis ce jour là, je le haïssais plus que n’importe qui ainsi que son ex-ministre Ahmed Abdou.

Après ce petit récit Elamine Turqui soupira et dit : « tu vois Abou ; Nos parents étaient plus intelligents. Ce service a été crée sous l’appellation de service de contributions directes, pour éviter la notion d’impôt. Durant toute la période coloniale, les hommes étaient pourchassés dans la rue et devaient montrer leur reçu de paiement de l’impôt individuel, comme on le fait aujourd’hui pour les attestations techniques des voitures. La popularité de Mouzaoir Abdallah, elle la doit à la suppression par la chambre des députés en 1968,  à sa demande. Cheikh pour s’accommoder avec l’esprit du comorien, tout disposer à contribuer  par tous les moyens pour son association, son quartier, son village voire son pays, ne veut pas du tout entendre parler d’un impôt, synonyme selon lui, de rente esclavagiste. C’est pourquoi, il a choisi ce nom de contribution directe. » 

Il a ajouté : «Nous devons cependant préparer le pays à inverser le sens des recettes. Les accords commerciaux sur la plan international, se multiplient, or, ils réduisent les taux de taxation à la douane. Il va donc falloir faire évoluer la mentalité. La fiscalité doit évoluer pour que nos recettes dépassent celles des douanes. Tu imagines tout l’argent que l’on perd en limitant la TCA à la taxation des produits à la sortie de la douane ? Sans restaurer l’impôt individuel, qui, il faut le reconnaitre, était injuste, en exigeant des indigents la même contribution que les riches, il faut penser à un impôt sur les revenus et tous les revenus. »

« J’ai d’ailleurs commencé à réfléchir sur une codification des probables contribuables ainsi qu’un recensement des secteurs imposables. Le moment venu, je le soumettrai au gouvernement. Pour revenir à ton récit Chanfiou, Mohamed Halifa n’a fait que son travail. Ton père devait payer à l’époque la patente pour ses camions, celle de son commerce, il ‘était pour son temps un homme riche. »

Abou m’interpella alors en ce sens : «  comment tu as fait pour être interne ? »

Au deuxième trimestre de ma sixième, je suis convoqué au bureau de M. Lanlignel, le surveillant général. Quand je me suis présenté, il m’a envoyé au bureau de l’intendant qui m’a signifié qu’il a reçu mon attestation de bourse et que je pouvais regagner l’internat. Immédiatement, je suis allé voir Saïd Soilihi Bafakihi pour lui dire : tu vois, Monsieur le surveillant ! On peut être riche et interne.

« Ce n’était pas de ma faute, c’est le service des bourses », m’a-t-il répondu.

En effet, le ministre Ali Soilihi, constatant que je n’étais pas bien sans être interne, a fait le nécessaire et c’est ainsi que j’ai rejoins mes amis à l’internat.

« Emouvant, ton histoire », a conclu Abou OUBEID.

Nous nous sommes séparés sur ces mots, mais depuis, Elamine et moi, sommes restés de très bons amis. A chacun de mes séjours au pays, on passait un moment au Club des amis, en famille ou entre amis. Il a quand même réalisé une partie de ses rêves : la réforme de la Direction Générale des Impôts, dans un souci de paix publique avec une amélioration substantielle de l’assiette.

Adieu cher ami Elamine ! Que Dieu t’accorde sa miséricorde ! Tu nous manqueras pour toujours, mais dis-toi que le pays de l’insouciance, ou du moins ceux qui y croient, garderont de toi un commis digne de lui ayant accompli dignement son devoir.

Paris le 10 octobre 2013.

Mohamed Chanfiou Mohamed.

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