408207 2718781446676 631328056 n[1]Il est dans notre sang, dans notre cerveau, dans nos gestes les plus inattendus. Il est un sentiment permanent, grandissant et très bien apprécié par chacun de nous. Il est chanté lors des berceuses à l’endroit des nouveaux nés. Il, c’est ce sentiment villageois. Aimer son village, sa famille, sa région, son clan, sa lignée…..

Selon les précurseurs de cette vision, nul ne peut aimer son pays s’il n’aime pas sa famille. Tout ce que nous faisons doit viser la satisfaction des villageois. Tout ce que nous défendons doit positivement toucher au village. Les élèves que nous aidons à réussir doivent d’abord être du village, les citoyens confrontés aux labyrinthes de l’administration doivent recourir aux co villageois recrutés dans les administrations publiques et privées, le match que nous arbitrons doit se solder par la victoire du village, le gendarme qui contrôle les véhicules doit fermer les yeux sur la voiture du village, le magistrat du village est le seul espoir que nous pouvons avoir durant nos procès, même les plus fous.

Village, village, village. Ce sentiment est beaucoup plus grand chez les politiciens qui ont finalement tué l’excellence, le mérite, le courage, le besoin de se surpasser pour mériter plus, pour « gravir les échelons » comme aiment à le dire les mauriciens.
Cette clé « village » a tellement pourri nos administrations que les meilleurs de nos cadres s’exilent, fuient l’injustice et vont travailler là où il n’y a pas de village, de « Moinahatru », de « Moina moinamshé » et autre « nduzangu ».

Pourtant, ce sentiment et cette vision de plus en plus légitimés et légalisés sont en porte à faux avec les idées que nous développons dans les écoles où on apprend que les droits et les devoirs ne se distribuent pas en fonction des villages mais de la citoyenneté de chacun de nous. La loi (et n’importe laquelle) votée par le parlement national, ne vise pas des villages, des « wanamas » et autres « chimedji ». Elle vise des citoyens qui sont égaux en droits et en devoirs, devant la République. Lorsque nous expliquons cela à nos élèves, ils ont comme l’impression que c’est vrai. Ils comprennent et acceptent cela parce que c’est une justice citoyenne.

Dehors, lorsque le maître finit son travail d’enseignant, il procure à la société des enfants formatés, prêts à jouer leur rôle de citoyens en se disant qu’ils seront considérés sur le même pied d’égalité par les dirigeants de leur pays. Amère réalité quand ces jeunes vont découvrir que celui d’entre eux qui est bien entouré, dont un des membres de sa famille est au pouvoir ou notable à l’écharpe vert, se verra vite et bien servi au détriment de celui qui n’en a pas. Le rang que l’école nous attribue n’est qu’un mensonge eu égard à nos pratiques politiques et sociales.

C’est ici où les jeunes vont se séparer, se haïr, sentir la douleur de l’injustice et subir la honteuse loi du « village ». Cette grande et emmerdeuse manie de faire a grandi et s’installe en politique. La notabilité étant les pions de ce jeu au plaisir immédiat et aux compétences destructrices avérées.

- La fuite des cerveaux. La première conséquence de ce tournis est directement liée à la fuite de nos cerveaux. En effet, bien de nos cerveaux ont fui ce pays pour s’installer là où ils subiront moins d’injustice, quitte à crever au travail pour gagner leur pain, loin de cette discrimination. Après de longues années de travail, le cadre comorien ne supporte pas qu’on le traite comme un morceau de gâteau, offert au prince parce qu’il est issu du « village ». Ces cadres aimeraient être recrutés par leurs compétences, leur motivation, leur capacité de matérialiser les idées longtemps mijotées dans l’esprit sur les bancs de la fac et prêts à sortir pour être exposées comme solutions aux nombreux problèmes que nous rencontrons. Rêve pourri, irréalisme lui dira t- on.

- L’affaiblissement des finances publiques. Ensuite vient ce phénomène de triche dans la perception des différents impôts qui doivent faire fonctionner le pouvoir public. Les estimations théoriques du budget national sont trahies par des pratiques « villages » qui font perdre à l’Etat des centaines de millions, voir des milliards par an par cette vieille pratique criminelle. Le pourrissement de la situation vient des privilèges acquis par la carte « village », le remplacement de l’incompétence par le contraire par cette même carte « village » ainsi que le favoritisme qui n’est pas du tout une faute mais bien une pratique normale, acceptée, comprise, recommandée et institutionnalisée. Il n’est jamais arrivé à l’esprit des dirigeants de procéder à une analyse fine de l’écart entre le prévu et le réalisé, au point de se rendre compte que les manœuvres « village » sont pour beaucoup, à l’origine de cette faiblesse de recouvrement des finances publiques. La conséquence immédiate est une perte de pouvoir, un écart de plus en plus important entre gouvernant et gouverné et même les symboles de l’Etat se retrouvent en ruine.
Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois

Cette situation fait des rois, des rois borgnes au village des aveugles. Celui qui arrive par sa position politique ou administrative à embaucher un jeune du village aura gagné un pari. Il disposera ainsi du pouvoir de manipuler, manier, parler, ordonner, diriger, sanctionner. Il fera partie désormais du cercle de décision. Il pourra alors sévir et maîtriser les consciences et les comportements. Les jeunes désœuvrés, qui sont comme les petits oiseaux qui ouvrent grand le bec pour recevoir la nourriture par la bouche de maman, vont accomplir tout acte commandé par le Pourvoyeur d’emplois. Ils vont insulter, menacer et peut – être même agresser physiquement tout adversaire considéré comme dangereux, à la demande du « cadre ».

Les conflits interfamiliaux, inter villageois et interrégionaux vont fleurir. Ce ne seront pas des conflits politiques parce qu’il n’y en a pas. C’est la défense du village, sa protection et son honneur qui seront exhibés, utilisés comme prétexte pour calmer les ardeurs d’un chef naissant, un dictateur de plus. Ainsi le « cadre » prendra son plaisir à recevoir les coups de fil qui lui annoncent bavures, attaques, crises, déclarations et réunions de notables en vue de trouver des solutions. Du fil à retordre, se dira t-il au fond de lui-même car il ne pourra exister, faire parler de lui et attirer des masses qu’en usant de ces sales stratégies.Voilà dans quelle poubelle se retrouve la « politique ». Et vous qui nous dites de fonder nos partis, je vous invite à écouter une des chansons phares du dernier album de Salim Ali Amir intitulée « Mka Ayetché » à travers la strophe qui suit, vous m’en direz quelque chose : Tsidjo handza niké djayé, nioné ladha yahahé. Udjo nipvonesa ndopvi Natrendé yambonésé.

Mohamed Ali Mgomri

 

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